Eric Croes

Il était une fois un gentil géant. Il aimait rigoler, boire, forniquer et ronfler. Hélas, comme tout géant isolé par son handicap, il se sentait bien seul.
Ce géant, je le connais bien, il s'appelle éric Croes et il peine à atteindre 1,80 m. Ce n'est donc pas sa taille, mais son activité qui fait de lui un géant. Cependant je n'utilise pas ce mot dans un but élogieux, je crois que Goya, Otis Redding ou Gandhi le porterait mieux. Je l'utilise simplement parce qu' éric a l'air d'un géant lorsqu'il s'entoure de son univers miniature.
Je regarde les gros doigts d'éric saisir une baigneuse de 2 cm. J'ai l'impression qu'il n'en restera rien. Pourtant c'est avec tendresse qu'il la manipule. De douces courbes de plâtre deviennent ensuite son piédestal, et la voici qui tourne gracieusement sur elle-même. Elle domine le monde perchée sur sa montagne, seule.
Sur une table un mini téléviseur. J'y vois éric habillé en terroriste, avec sa cagoule du dimanche. Il entonne "laisse-moi t'aimer". La chanson kitsch mais passionnée de son idole Mike Brant prend soudainement des allures de sacerdoce. éric, malgré le play-back, vibre de tout son corps. Cherche-t-il, comme nous tous, un otage à qui donner de l'amour ?
éric découpe de fines tiges de bois, prend son temps, les encolle. Un petit lit de Barbie prend forme. Malheureusement il s'élève à 2,5 m, ses quatre pieds sont beaucoup trop longs. Le lit peut à peine se tenir droit et prend appui contre le mur. Je m'imagine tout petit, au bord du lit, les pieds balançant dans le vide, le ventre noué par le vertige, et personne pour venir me chercher.
Dans une grosse vitrine, éric érige un minuscule monument en hommage à sa ville. Je colle mon œil à la vitre et par un trou j'aperçois une verte colline avec les lettres B-R-U-X-E-L-L-E-S dressées sur sa crête. Cela fait clairement référence à Hollywood, sauf que là, King Kong ferait à peine la taille de mon pouce. L'Amérique est grande, l'Europe plus tellement, et moi je suis tout petit replié sur moi-même.
On oublie de nos jours, à l'heure de la mondialisation, de l'Internet, des chantiers titanesques, que le moindre, le petit, le médiocre ont de la valeur. Une valeur somme toute dérisoire d'un point de vue matériel, mais qui, spirituellement, nous enrichit considérablement. Nous sommes tous des enfants devenus adultes, fragiles, sensibles et sans doute incapables de se débrouiller sans Maman. éric le géant et sa minuscule ménagerie sont là pour nous le rappeler. Sa solitude en fin de compte n'est pas si malheureuse. Il la partage avec nous.
Texte de David de Tscharmer
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